De directrice de com à channel

Written in

by

Le vœu d’une petite fille

J’avais sept ans quand j’ai formulé le vœu qui allait structurer toute ma vie : ne jamais aller au travail.

Pas par paresse. Par lucidité précoce.

Mes parents aimaient leur travail. Vraiment. Ils étaient infirmiers en psychiatrie, profondément engagés dans leur mission. Ce n’était pas des gens qui se plaignaient de leur boulot, qui comptaient les jours jusqu’à la retraite, qui rêvaient d’être ailleurs. Non. Ils croyaient en ce qu’ils faisaient.

Et pourtant.

Chaque jour, je les voyais avalés par cette obligation d’aller au travail. Ils partaient et revenaient fatigués, la tête ailleurs. Entre les deux, il y avait ce grand trou noir où ils n’étaient plus là. Où ils appartenaient à un lieu, à des horaires, à des obligations qui les accaparaient.

C’est ça qui m’a frappée. Pas qu’ils ne faisaient rien d’important. Pas qu’ils ne contribuaient pas. Mais que même en aimant leur mission, même en y trouvant du sens, le fait d’aller au travail les dévorait quand même. Il prenait leurs journées. Leur énergie. Leur présence. Nous.

Quel était le sens de devoir partir de sa maison et quitter ses enfants pour s’occuper d’inconnus ?

Cette question, je me la posais aussi pour l’école. Pourquoi quitter mes parents, ma maison, mes vrais intérêts pour aller m’asseoir dans une salle et écouter des choses qui ne m’intéressaient pas ?

Je ne le savais pas encore, mais ce vœu d’enfant contenait déjà toute ma philosophie politique : le problème n’est pas le travail lui-même, c’est « aller au travail ». Cette structure qui fait qu’on doit appartenir à un lieu, à des horaires, à un système plutôt qu’à sa propre vie.

Mes parents travaillaient. Ils contribuaient. Ils soignaient. Ils transformaient des vies.

Mais ils devaient aller le faire. Et ça changeait tout.

Évidemment, je n’ai pas échappé au tracé.

Le monde du travail : une succession de claques

J’ai fait de longues étudess. Et avant même la fin, j’ai trouvé mon premier emploi.

Une annonce sur le panneau d’affichage de ma fac : « Cherche chargée de communication. Mairie de xxx. » La description du poste. C’était simple, direct. Et j’ai su que c’était pour moi.

Plusieurs candidat.e.s. J’ai eu le poste.

Première leçon du monde du travail : ce n’est pas un lieu de compétence, c’est un lieu de pouvoir mal géré.

Mon supérieur — théoriquement là pour m’aider ou au moins m’orienter — passait de longues heures à me remplir le crâne d’informations inintéressantes et à me montrer ses photos de « modèles » de femmes à moitié vêtues. Le maire, lui, m’a accusée de collusion avec l’opposition parce que j’avais laissé la parole à l’opposition dans le journal municipal. Chose normale dans un journal municipal. Obligatoire, même.

À la fin de mon contrat, je n’ai pas demandé mon reste. Je suis partie.

Deuxième expérience : la direction de La Poste Courrier International.

Le chauffeur du directeur m’a bloquée dans l’ascenceur. Parce que j’étais insolente, j’ai été mise au placard. Et cette scène que je n’oublierai jamais : ma cheffe, allongée par terre, tapant du poing au sol, enragée.

J’ai découvert là quelque chose d’essentiel : le monde du travail est un repère de fous. Il n’y a pas de personnes qui s’y sentent bien. Seulement des degrés variables d’aliénation.

Troisième expérience : le CNIDFF (Centre National d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles).

J’y ai découvert un vrai sujet de fond qui allait devenir une de mes grandes révélations : l’égalité des chances entre les femmes et les hommes. J’ai trouvé de vraies amitiés. J’ai révélé mon leadership — et c’est là que j’ai compris que j’aimais diriger.

Mais j’ai aussi appris qu’avoir raison ne suffit pas. Qu’être compétente ne protège pas.

J’ai dit « non » à une demande de ma direction. Refus d’obtempérer.

Ce fut le début de la fin.

Portes qui claquent. Dossier à charge contre moi. On oublie tout le bien que j’ai apporté à la structure et à ses employées. On oublie les « oui » à des demandes de dernière minute, le soutien psychologique, la disponibilité, l’engagement. On oublie tout sauf ce « non ».

Conséquence : un mal-être profond. Une collègue m’a vu arrivée un matin et m’a dit « tu files chez le médecin et elle te met en arrêt. » Je n’ai plus jamais remis les pieds au CNIDFF.

Diagnotique : dépression. Une vraie. Pure et dure.

Conséquence au bout de quelques semaines : Licenciement pour perturbation des services.

Puis, trois ans à ne plus pouvoir me lever. À ne plus comprendre comment on fait pour continuer à vivre quand tout s’est effondré.

Ne me parlez pas de résilience. Ne me parlez pas de rebond. À ce moment-là, je n’étais même plus une personne. J’étais un trou noir.

La reconstruction : choisir de ne jamais y retourner

Au bout de 3 ans, la lumière s’est rallumée — à tous les étage. J’ai dû faire un choix.

Retourner dans le salariat ou ne pas y retourner ?

Décision rapidement prise.

Je me suis souvenue d’un dossier que je constituais depuis mes 19 ans. Un dossier sur la création d’activité. Des coupures de presse. Des notes. Des idées. J’en avais 32. Treize ans que je préparais, sans le savoir vraiment, ma sortie de la matrice.

Pendant huit ans, je n’ai plus côtoyé d’entreprise. J’ai même mis à distance les personnes qui y travaillaient pour me concentrer sur mes nouveaux amis : les entrepreneurs et entrepreneures.

J’ai jeté l’eau et le bébé avec.

Huit ans de liberté d’horaires et de mouvement. Je travaillais quand j’avais besoin d’argent. Je vivais des périodes d’insécurité financière — parfois violentes — mais je mettais un couvercle dessus et ma tête dans le sable. Ce qui comptait, c’était ma liberté.

J’avais réalisé le vœu de mes sept ans : ne plus aller au travail.

Et pourtant, je travaillais. Intensément, même. Je créais. J’accompagnais. Je contribuais. Mais je ne le faisais plus en partant de chez moi chaque matin pour aller appartenir à un lieu qui n’était pas le mien, à des horaires qui n’étaient pas les miens, à un système qui me dépossédait de ma souveraineté.

Et j’ai compris quelque chose : on peut contribuer, avoir une mission, faire quelque chose d’important — sans pour autant devoir « aller au travail ».

2016 : l’année où tout a basculé

Puis 2016 est arrivée. Une année charnière.

Mon père a eu des problèmes de santé graves. Je suis retournée vivre chez mes parents. Mes capacités sensorielles se sont révélées magiquement — j’ai commencé à capter des choses que je ne comprenais pas, à recevoir des informations sans les chercher. J’ai rencontré ma future épouse. J’ai créé une SARL avec mon associé. Mon père est mort. Tout ça en une année.

Après la mort de mon père, j’ai eu besoin de me structurer. De m’apporter une sécurité financière. Un cadre. J’ai racheté ma société. J’ai créé mon agence de communication. J’ai voulu grossir, grandir, accompagner des futures stars du développement personnel.

Mais je n’étais pas outillée pour ça. Je ne voulais pas de ce monde-là, en réalité. Je voulais juste prouver que je pouvais « réussir » selon les codes qu’on m’avait imposés.

2023 : Mise en liquidation judiciaire.

L’échec. Encore. Dure. Difficile. Perte de confiance en moi. Mais cette fois, ce n’était pas de dépression. C’était une libération déguisée. La preuve que je n’étais pas faite pour ça. Que tenter de ressembler au modèle dominant ne marcherait jamais pour moi.

La question qui se pose

J’aurais pu en rester là. Retourner à ma liberté. À mes horaires choisis. À ma tranquillité.

Mais une question a commencé à m’habiter. Une question que je me posais depuis quinze ans sans jamais vraiment l’explorer.

Pendant toutes ces années, j’avais accompagné des coachs certifiées. Des femmes compétentes, engagées, qui avaient choisi d’évoluer dans le monde de l’entreprise. Et je ne les comprenais pas.

Pourquoi travaillaient-elles avec des salariés — équipes, managers, dirigeants — plutôt qu’avec des gens émancipés comme les entrepreneures individuelles ?

Je les trouvais sottes de retourner dans le monde du travail. Même si pour certaines, c’était pour accompagner les « nouvelles » entreprises — elles n’en restaient pas moins des entreprises. Et elles s’astreignaient à évoluer dans la matrice et souvent des systèmes toxiques. À aller au travail.

Je les aidais. Je les reconnaissais. Mais les comprendre ? Je n’étais pas là pour ça.

Et puis j’ai commencé à voir quelque chose. Ces femmes ressemblaient à mes parents. Elles aimaient ce qu’elles faisaient. Elles croyaient en leur mission. Elles voulaient transformer, humaniser, accompagner.

Et elles s’épuisaient quand même à devoir aller le faire là-bas.

Octobre : l’illumination

Jusqu’à ce matin d’octobre où j’ai reçu une illumination. Une vraie. Divine et tout.

C’était elles que j’allais accompagner de façon consciente.

« Aaaaaah. Mais pourquoi ? » demandais-je agacée à l’invisible qui venait de me donner cette information.

« Parce qu’elles changent le monde.« 

« Hein ? Comment ça ? Coincées dans l’entreprise, obligées d’aller au travail, elles changent le monde ? »

Oui. Elles sont infiltrées.

Oh bazar.

J’ai tout compris d’un coup.

Le travail étant la valeur, le lieu, le piège jusqu’à la retraite, elles ont choisi d’être là où tout coince, là où tout le monde croit que c’est normal de passer sa vie à « aller au travail ».

Et elles démontent le système brique par brique. Émotions libérées par émotions libérées. Situations transformées par situations transformées.

Un travail de titan et de fourmi à la fois. Sans personne pour le voir.

Si ce n’est que moi, maintenant, je le voyais. Et je ne pouvais plus l’ignorer.

Comme mes parents. Ils n’étaient pas dans l’entreprise privée, mais dans le soin. Dans le service public. Engagés. Utiles. Transformant des vies. Et épuisés quand même par cette obligation d’aller au travail, de partir chaque jour, de se soumettre à des horaires, à des lieux, à une structure qui les dévorait.

Les infiltrées, c’est pareil. Elles aiment ce qu’elles font. Elles croient en leur mission. Mais le fait de devoir aller au travail les dévore quand même.

L’alignement des planètes

Comme un puzzle qui se met en place.

L’histoire de ma famille — 3 générations de fonctionnaires, de syndicalistes et de communistes. De gens engagés, pas de gens résignés. Mon obsession de cette question : pourquoi faut-il aller au travail ? Ma fuite du salariat. Mon obsession du non-travail. Mon impossibilité à me relancer « normalement » professionnellement. Mes capacités de channeling qui s’étaient révélées brutalement en 2016.

Tout prenait sens.

Je savais qui seraient les personnes auprès de qui j’allais me mettre au service. À qui j’allais offrir toutes mes aptitudes professionnelles ET sensorielles.

Tout s’est alors dessiné : ma mission, mon positionnement, mes services.

J’allais accompagner les infiltrées.

Ces femmes — coaches, consultantes, RH, formatrices — qui évoluent dans des systèmes toxiques, absurdes, parfois plus évolués non pas par soumission, mais par mission (ou « sous mission »). Qui portent le conflit intérieur le plus violent : entre leur âme qui dit non au système et leur engagement qui dit oui à la transformation.

Qui aiment ce qu’elles font. Qui y croient. Et qui s’épuisent quand même à devoir aller au travail.

Exactement comme mes parents.

J’allais les aider à désamorcer leurs conflits intérieurs grâce à ma clairvoyance. À voir ce qui coince sous la surface. À nommer ce qui ne peut pas être nommé dans les cadres habituels du coaching.

J’allais leur apporter la lucidité politique — comprendre que le système est absurde, même quand on aime ce qu’on y fait. Le mouvement — créer les conditions pour ne pas se sacrifier. L’intégrité— choisir consciemment leurs compromis au lieu de les subir.

J’allais les aider à tenir leur mission sans s’abimer. Quelque chose que mes parents n’ont jamais pu faire. Quelque chose que personne ne leur a jamais proposé.

L’anti-performance comme philosophie

Mon chemin était clair.

De directrice de com épuisée et licenciée à channel qui capte l’invisible. De fuyarde du salariat à accompagnatrice de celles qui y restent par choix stratégique. De celle qui ne comprenait pas à celle qui voit enfin.

L’anti-performance est devenue ma philosophie.

Non pas le refus de travailler. Pas le refus de contribuer. Pas le refus d’aimer son travail ou d’y croire.

Mais le refus d’aller au travail. Le refus de vendre tout son temps. Le refus de devoir partir chaque jour vers un lieu qui n’est pas le sien. Le refus que l’engagement dévore les meilleures d’entre nous. Le refus de la croissance pour la croissance. Le refus de performer l’absurde.

Et surtout : le refus que d’autres femmes s’épuisent à tenir seules une position intenable sans personne pour leur dire qu’elles ne sont pas folles. Que leur malaise est cohérent. Que leur mission est réelle.

Je travaille selon mes cycles féminins. Selon mon énergie. Selon ce qui fait sens pour moi. Je ne me force plus. Je ne performe plus (j’ai des pics par moment). Je crée les conditions de ma vie souveraine.

Et j’aide les infiltrées à faire de même. Sans partir si elles ne veulent pas partir. Mais sans se détruire non plus. Pour reprendre leur souveraineté. Pour contribuer sans se laisser haper par le système.

Parce que le vœu de mes sept ans reste intact : ne plus aller au travail.

Mais aujourd’hui, je sais qu’il y a une nuance essentielle : ne pas « aller au travail » ne veut pas dire ne pas travailler. Ne pas contribuer. Cela veut dire ne pas se vendre. Ne pas se dépouiller de sa souveraineté. Ne pas sacrifier l’œuvre de sa vie sur l’autel de cette obligation absurde de devoir partir chaque jour vers un lieu qui nous dépossède.

Même quand on aime. Même quand c’est important. Même quand c’est utile.

Parce que mes parents m’ont appris ça sans le vouloir : on peut être passionné, engagé, utile — et épuisé quand même. Absent quand même. Dépossédé de sa vie quand même. Simplement parce qu’on doit aller au travail.

Et moi, je refuse que les infiltrées reproduisent ça.

C’est ça, mon chemin vers l’anti-performance.

Et c’est ce chemin que je partage maintenant avec celles qui en ont besoin.

Tags

Categories

Laisser un commentaire

J'aide les dirigeantes à prendre des décisions éclairées #business #relations #argent

En savoir plus sur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture